L’ambition du Cameroun de renforcer son contrôle sur l’oléoduc Tchad-Cameroun se heurte toujours à un blocage juridique et actionnarial. Trois ans après avoir engagé 26,9 milliards de FCFA pour acquérir 10 % de Cotco, la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) a inscrit une première alerte dans ses comptes en dépréciant une partie de cette créance. Une décision qui révèle les incertitudes entourant une opération considérée comme stratégique pour la souveraineté énergétique du pays.
L’acquisition de 10 % du capital de la Cameroon Oil Transportation Company (Cotco), société chargée de l’exploitation de la partie camerounaise du pipeline Tchad-Cameroun, devait permettre à la SNH de renforcer son influence dans une infrastructure essentielle au transport du pétrole tchadien vers le terminal offshore de Kribi.
Mais près de trois ans après la signature de l’accord conclu avec Savannah Midstream Investment Limited (SMIL), filiale de Savannah Energy, le transfert définitif des actions n’est toujours pas effectif.
Cette situation commence désormais à peser dans les comptes de l’entreprise publique. Dans ses états financiers 2025, la SNH a enregistré une dépréciation de 10,765 milliards de FCFA sur une créance d’un montant total de 26,9 milliards de FCFA correspondant aux sommes déjà versées dans le cadre de cette acquisition.
La dépréciation représente environ 40 % du montant engagé. Elle ne signifie pas que les fonds sont définitivement perdus, mais traduit une incertitude sur la récupération des sommes avancées ou sur la finalisation de l’opération.
Un investissement au cœur d’un conflit régional
L’origine de ce dossier remonte à la fin de l’année 2022, lorsque Savannah Energy annonce son intention de reprendre les actifs africains d’ExxonMobil, notamment ses participations dans les activités pétrolières liées au bassin de Doba et dans les sociétés de transport du brut entre le Tchad et le Cameroun.
Cette opération provoque une réaction hostile de N’Djamena, qui conteste l’arrivée du groupe britannique dans un consortium pétrolier stratégique pour le pays.
Le différend débouche sur une crise diplomatique entre le Tchad et le Cameroun, les autorités tchadiennes estimant que Savannah Energy ne pouvait pas revendiquer certains droits sur ces actifs.
C’est dans ce contexte que la SNH signe, le 19 avril 2023, un accord avec SMIL pour acquérir 10 % de Cotco pour un montant de 44,9 millions de dollars, soit environ 26,9 milliards de FCFA.
L’objectif affiché était alors clair : faire passer la participation directe du Cameroun dans Cotco de 5,17 % à 15,17 % et accroître son poids dans la gouvernance d’un équipement pétrolier majeur.
Après plusieurs mois de tensions, Yaoundé et N’Djamena ont engagé des discussions pour réorganiser l’actionnariat de Cotco.
Les deux pays ont finalement privilégié une approche de gestion partagée de l’infrastructure, avec l’objectif d’accroître la présence camerounaise dans le capital tout en maintenant une influence tchadienne importante.
Dans ce schéma, le Cameroun devait récupérer une partie des participations disputées afin d’atteindre environ 25,17 % du capital de Cotco, contre 5,17 % auparavant.
Cependant, cette nouvelle configuration n’a pas permis de régler définitivement la question des titres faisant l’objet de l’accord entre la SNH et Savannah Midstream Investment Limited.
L’acquisition des 10 % reste donc bloquée, laissant l’entreprise publique camerounaise avec une créance importante inscrite dans ses comptes.
La première traduction comptable d’un dossier incertain
La décision de déprécier une partie de cette créance constitue un changement de perception du risque par la SNH.
Jusqu’ici, les montants versés étaient comptabilisés comme une créance liée à l’opération d’acquisition. Désormais, une partie de cette valeur est considérée comme susceptible de ne pas être récupérée intégralement.
Plusieurs options restent néanmoins ouvertes pour sortir de cette situation : finaliser le transfert des actions si les obstacles juridiques sont levés ; obtenir un remboursement total ou partiel des sommes engagées et négocier une compensation dans le cadre plus large du règlement des différends liés aux actifs de Savannah Energy.
Aucune de ces hypothèses n’est toutefois garantie à ce stade.
Au-delà de la question financière, le dossier Cotco illustre l’importance stratégique du pipeline Tchad-Cameroun.
Mis en service en 2003, cet oléoduc constitue une infrastructure essentielle pour l’exportation du pétrole tchadien depuis les champs de Doba jusqu’au terminal maritime de Kribi.
Pour le Cameroun, renforcer sa participation dans Cotco représente un enjeu économique mais aussi géopolitique. Une présence accrue dans la société permettrait au pays de peser davantage sur les décisions relatives à une infrastructure génératrice de revenus et essentielle à la coopération énergétique régionale.
Mais l’affaire montre également les risques associés aux opérations d’investissement réalisées dans des environnements marqués par des contentieux transfrontaliers.
La dépréciation enregistrée en 2025 rappelle que les objectifs stratégiques doivent être accompagnés de garanties juridiques solides pour sécuriser les capitaux publics eꓽngagés.




