Thursday, September 24, 2026
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Alphabétisation en Afrique : Un défi devenu économique

L’Afrique subsaharienne améliore progressivement son taux d’alphabétisation, mais la croissance démographique continue d’alourdir le nombre d’adultes privés de compétences fondamentales. Avec 225 millions d’adultes encore concernés en 2025, le déficit de lecture, d’écriture et de calcul pèse désormais directement sur l’emploi, les revenus et la capacité du continent à transformer sa dynamique démographique en croissance durable.

Sur le papier, les progrès sont réels. Entre 2015 et 2024, le taux d’alphabétisation des adultes en Afrique subsaharienne est passé de 65 % à 69 %. Mais cette progression ne suffit pas à faire reculer le nombre de personnes concernées. Selon les données de l’Institut de statistique de l’UNESCO, environ 225 millions d’adultes en Afrique subsaharienne ne savaient ni lire ni écrire en 2025, soit près de 30 % du total mondial.

Le problème tient notamment à la démographie. À mesure que la population augmente, les systèmes éducatifs doivent former davantage de jeunes et offrir des possibilités de rattrapage aux adultes qui n’ont pas acquis les compétences fondamentales. L’enjeu n’est donc plus simplement d’améliorer un pourcentage. Il faut parvenir à progresser suffisamment vite pour que le nombre absolu de personnes privées d’alphabétisation commence lui aussi à diminuer.

Une question qui arrive directement sur le marché du travail

Le déficit d’alphabétisation ne reste pas cantonné aux salles de classe. Il accompagne les individus jusqu’à leur entrée dans la vie professionnelle. Lire une consigne, remplir un formulaire, effectuer un calcul, comprendre un contrat ou utiliser certains outils numériques sont autant de compétences indispensables à l’accès à de nombreux emplois. Or le marché du travail africain doit absorber chaque année une population de jeunes en forte croissance.

Selon les données citées par la Banque mondiale, 10 à 12 millions de jeunes Africains arrivent chaque année sur le marché du travail, alors que seulement environ 3 millions d’emplois formels sont créés. Cette différence transforme les compétences de base en un enjeu économique majeur. Pour les personnes qui ne maîtrisent pas la lecture, l’écriture et le calcul, l’accès aux emplois les plus qualifiés devient plus difficile, ce qui peut renforcer la dépendance à des activités informelles et à faible productivité.

L’alphabétisation sort progressivement du seul cadre scolaire

Face à cette situation, plusieurs pays africains cherchent à modifier leur approche. L’alphabétisation des adultes est de plus en plus associée à l’emploi, à l’entrepreneuriat et à la génération de revenus. Au Niger, par exemple, le nombre d’apprenants dans les centres d’alphabétisation aurait augmenté de 58 % entre 2025 et 2026, avec des formations davantage liées aux activités génératrices de revenus. L’objectif est de rendre l’apprentissage directement utile dans la vie quotidienne et professionnelle.

Au Bénin, l’accent est notamment mis sur l’utilisation des langues nationales, afin de rapprocher les apprentissages des réalités linguistiques des populations. En Mauritanie, le Programme national de développement du secteur de l’éducation 2023-2030 prévoit de faire évoluer la stratégie nationale d’alphabétisation et de mieux l’articuler avec les politiques éducatives et sociales. Ces expériences reposent sur une même idée : apprendre à lire et à écrire ne constitue pas une finalité isolée, mais une compétence qui doit permettre d’accéder à d’autres opportunités.

Le poids de l’économie informelle

Cette approche est particulièrement importante dans une région où l’économie informelle occupe une place dominante. Selon l’Organisation internationale du travail, plus de 85 % des travailleurs d’Afrique subsaharienne exercent dans l’économie informelle. Agriculture familiale, commerce de rue, petits services ou activités indépendantes constituent une grande partie des emplois disponibles. Ces activités permettent à des millions de personnes de travailler, mais elles sont souvent associées à de faibles revenus, à une protection sociale limitée et à une forte vulnérabilité économique.

Dans ce contexte, l’alphabétisation peut avoir des effets très concrets : mieux gérer une activité commerciale, tenir une comptabilité simple, accéder à des services financiers, comprendre les démarches administratives ou utiliser les outils numériques. Le développement des compétences fondamentales peut donc contribuer à améliorer la productivité de certaines activités, même en dehors du secteur formel.

Les femmes restent davantage exposées

Le déficit d’alphabétisation présente également une importante dimension de genre. Selon les données citées dans l’analyse, 38 % des femmes de plus de 15 ans en Afrique subsaharienne ne savent ni lire ni écrire, contre 25 % des hommes. Cette différence peut avoir des conséquences sur l’accès à l’emploi, aux revenus, aux services financiers et aux outils numériques. Elle peut également affecter la transmission des connaissances au sein des familles.

Réduire les écarts entre les sexes devient donc un élément important des politiques d’alphabétisation, notamment dans les zones rurales où les possibilités d’accès à l’éducation et à la formation peuvent être plus limitées.

Un potentiel économique considérable

L’enjeu est aussi macroéconomique. Dans son rapport Africa’s Pulse publié en octobre 2024, la Banque mondiale estime qu’une éducation de base universelle pourrait, à long terme, doubler le PIB par habitant et ajouter 1,4 point de croissance annuelle au cours des cinquante prochaines années. Ces projections illustrent le lien entre capital humain et développement économique.

Une population mieux formée peut être plus productive, accéder à davantage d’emplois qualifiés et s’adapter plus facilement aux transformations technologiques. À l’inverse, un déficit durable de compétences fondamentales peut limiter la capacité des économies à tirer pleinement parti de leur croissance démographique.

Mais les budgets publics sont sous pression

Le principal obstacle reste aussi financier. Développer l’alphabétisation nécessite des enseignants, des infrastructures, des programmes adaptés, des supports pédagogiques et des dispositifs permettant d’atteindre les populations éloignées des centres urbains. Or les marges budgétaires de nombreux États sont fortement contraintes par le poids de la dette. En 2024, le service de la dette représentait 34 % des recettes publiques en Afrique subsaharienne, selon les données citées.

La CNUCED souligne également l’ampleur de la contrainte : 769 millions d’Africains vivent dans des pays où les paiements d’intérêts sur la dette publique dépassent les dépenses consacrées à l’éducation ou à la santé. Cette situation complique les arbitrages budgétaires au moment même où les besoins en matière d’éducation et de formation augmentent.

Transformer la démographie en avantage

L’Afrique subsaharienne dispose d’un atout démographique majeur : sa population est jeune et continuera de croître au cours des prochaines décennies. Mais cette évolution ne produira automatiquement un dividende économique. Pour que la jeunesse devienne un moteur de croissance, elle doit disposer des compétences nécessaires pour participer pleinement à l’économie.

L’alphabétisation constitue le socle de cette transformation. Elle permet ensuite d’accéder à la formation professionnelle, aux technologies numériques, aux services financiers et à des emplois plus productifs. Le défi africain n’est donc plus seulement de scolariser davantage. Il consiste aussi à faire en sorte que chaque génération acquière les compétences fondamentales nécessaires pour travailler, entreprendre et participer pleinement à la vie économique.

À ce titre, l’alphabétisation apparaît moins comme une politique éducative parmi d’autres que comme l’un des investissements de long terme susceptibles de déterminer la qualité de la croissance africaine.

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Couverture du magazine Ça Presse N011, Août 2025

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