Thursday, September 24, 2026
Google search engine
AccueilCultureCameroun : Doumé- Les murs d’un ancien fort racontent encore la violence coloniale

Cameroun : Doumé- Les murs d’un ancien fort racontent encore la violence coloniale

Dans l’Est du Cameroun, le fortin allemand de Doumé demeure l’un des rares témoins matériels d’une période marquée par la conquête, la répression et les résistances locales. Derrière ses murs de briques ocre subsiste notamment le souvenir de dix chefs exécutés en 1910. Mais plus d’un siècle après les faits, une question continue de troubler les historiens : une guillotine a-t-elle réellement été utilisée dans cette enceinte ?

À Doumé, dans la région de l’Est, le passé colonial ne se présente pas sous la forme d’un musée soigneusement aménagé. Il apparaît plutôt dans les murs d’un ancien bâtiment militaire, au milieu d’un environnement où la végétation reprend progressivement ses droits. À quelques mètres du fortin, une petite construction abandonnée est ouverte aux intempéries. Les portes et les fenêtres ont disparu. La broussaille gagne l’intérieur et tout ce qui pouvait être récupéré semble avoir été emporté. Le contraste est saisissant avec le fort allemand qui domine les lieux.

Édifié entre 1909 et 1911, selon l’inscription figurant au-dessus de son entrée principale, le bâtiment était destiné à renforcer la présence militaire allemande dans cette partie du territoire. Ses murs massifs de briques ocre témoignent encore de la volonté de l’administration coloniale de contrôler une région où son autorité rencontrait de fortes résistances. Aujourd’hui, le fort est devenu malgré lui un lieu de mémoire.

Dix chefs exécutés en 1910

L’histoire de Doumé est notamment associée à l’exécution de dix chefs de la résistance camerounaise en juin 1910. Ces condamnations interviennent dans un contexte de consolidation de la domination allemande sur le territoire du Kamerun. Pour imposer leur autorité, les forces coloniales s’appuient sur leurs postes militaires, leurs troupes et un système répressif destiné à décourager les soulèvements.

La mise à mort de ces dix responsables constitue l’un des épisodes les plus sombres associés au site. Mais plus d’un siècle après les événements, les circonstances exactes de leur exécution restent entourées de zones d’ombre.

La mystérieuse guillotine de Doumé

C’est là que commence l’une des principales énigmes historiques du fort. Des chercheurs et historiens soupçonnent qu’une guillotine aurait été utilisée à Doumé pour exécuter les chefs condamnés en 1910. L’hypothèse est particulièrement troublante, car elle ferait du fort un lieu directement associé à une pratique d’exécution organisée par l’administration coloniale.

Mais entre la tradition historique, les témoignages transmis et les preuves matérielles, la frontière n’est pas toujours facile à établir. Aucune guillotine n’est aujourd’hui visible dans le fort. Aucun dispositif intact ne permet de confirmer à lui seul son utilisation. La question repose donc sur le croisement d’archives, de récits historiques et d’indices liés au fonctionnement du poste colonial. Cette incertitude ne diminue pas l’intérêt historique du lieu. Elle souligne au contraire l’importance de poursuivre les recherches.

Quand les murs deviennent des archives

Le fort de Doumé raconte une histoire que les documents écrits ne suffisent pas toujours à restituer. Son architecture permet de comprendre comment l’administration coloniale organisait sa présence sur le terrain. La localisation du bâtiment, son caractère défensif et sa construction témoignent d’un système de contrôle militaire destiné notamment à sécuriser les voies de communication et à affirmer l’autorité allemande.

Mais le bâtiment raconte également ce que les archives administratives peuvent laisser dans l’ombre : la peur, les affrontements, les arrestations et les exécutions. Chaque élément encore visible devient alors un indice. L’état actuel du site pose cependant une autre question : que restera-t-il de cette mémoire si le fort continue de se dégrader ?

Une histoire encore peu visible

L’histoire du Kamerun allemand occupe une place particulière dans la mémoire coloniale camerounaise. Elle précède les administrations française et britannique qui se partageront ensuite le territoire, mais ses conséquences ont durablement marqué plusieurs régions. À Doumé, cette histoire est pourtant difficile à percevoir pour le visiteur qui ne connaît pas le passé du site.

Il n’existe pas nécessairement de parcours permettant de comprendre les événements qui s’y sont déroulés. Les bâtiments sont exposés à l’usure du temps et aux dégradations. La mémoire repose donc largement sur les récits des habitants, les travaux des chercheurs et les documents conservés dans différentes archives. Le paradoxe est saisissant : un lieu qui pourrait contribuer à raconter une partie majeure de l’histoire du Cameroun risque de disparaître progressivement sans avoir véritablement été documenté et valorisé.

Préserver les traces avant qu’elles ne disparaissent

L’enjeu de Doumé dépasse désormais la seule question de la guillotine. Il s’agit de documenter l’ensemble du site et de replacer son histoire dans celle de la conquête allemande du Cameroun. Cela suppose de confronter les archives allemandes et camerounaises, les travaux universitaires, les témoignages locaux et les données archéologiques. Une telle démarche permettrait notamment de mieux établir les circonstances de l’exécution des dix chefs de 1910 et de déterminer ce qui peut être confirmé, ce qui reste hypothétique et ce qui relève de la mémoire transmise.

Le fort pourrait ainsi devenir davantage qu’un vestige architectural : un véritable lieu de recherche et de transmission.

Un passé qui demande encore des réponses

À Doumé, les murs sont toujours là, mais les réponses demeurent fragmentaires. Qui étaient précisément les dix chefs exécutés en 1910 ? Quelles furent les circonstances de leur arrestation et de leur condamnation ? Où se sont déroulées les exécutions ? Une guillotine a-t-elle effectivement été installée et utilisée dans le fort ? Que sont devenus les corps ? Autant de questions qui montrent que l’histoire coloniale ne se limite pas aux grandes dates et aux décisions prises dans les capitales européennes.

Elle s’est aussi écrite dans des postes militaires éloignés, au cœur du Cameroun, là où des hommes ont résisté, où d’autres ont été condamnés et où les traces de cette violence subsistent encore. À Doumé, le véritable enjeu est désormais de faire parler ces traces avant que le temps ne les efface définitivement.

RELATED ARTICLES

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -
Couverture du magazine Ça Presse N011, Août 2025

Most Popular

Recent Comments

error: Content is protected !!