À plusieurs millénaires de distance, Oued Beht livre le portrait inattendu d’une société organisée, agricole et commerçante, capable de stocker ses ressources, de produire en quantité et, lorsque les tensions apparaissent, de se protéger derrière d’imposantes fortifications. Les recherches menées depuis près de vingt ans dans la province de Khémisset révèlent un chapitre majeur de la préhistoire du Maghreb et replacent ses populations autochtones au cœur des dynamiques de la Méditerranée occidentale.
Une histoire qui commence bien avant les remparts
À Oued Beht, dans la province de Khémisset, les archéologues ne cherchent pas seulement des pierres anciennes. Ils tentent de reconstituer le fonctionnement d’une société disparue depuis plusieurs milliers d’années. Le site révèle une occupation humaine exceptionnelle par sa durée et son ampleur. Les premières installations identifiées remontent au Néolithique final, entre environ 3.500 et 2.900 avant notre ère. À cette époque, Oued Beht est déjà un vaste établissement agricole.
Les découvertes réalisées sur place permettent d’entrevoir une communauté bien plus importante et structurée que ne le laissaient penser certains modèles traditionnels de la préhistoire nord-africaine. Des espaces d’habitation côtoyaient des zones artisanales et de stockage. Des silos servaient notamment à conserver les céréales et les légumineuses. Autrement dit, Oued Beht n’était pas un simple campement temporaire : les indices archéologiques décrivent un véritable village installé durablement dans son environnement.
Vingt ans pour faire parler le sol
Cette découverte est le résultat d’un travail commencé en 2005. À l’origine, le secteur était largement méconnu des chercheurs. Les premières investigations ont conduit les équipes vers la grotte d’Ifri N’Amrmmoussa, avant que les informations recueillies auprès des habitants et les prospections de terrain ne révèlent l’existence d’un site beaucoup plus vaste. Les recherches prennent une nouvelle dimension en 2016, lorsque les déblais issus de travaux de reboisement permettent de retrouver d’importantes quantités de matériel archéologique.
L’année suivante, les chercheurs mettent en œuvre une méthode d’archéologie préventive avec l’utilisation d’une pelle mécanique pour retirer les couches superficielles sans atteindre les niveaux archéologiques situés plus profondément. Des matières organiques prélevées dans des silos sont ensuite soumises à des analyses au carbone 14. Les résultats permettent de dater précisément une partie de l’occupation du site et de confirmer son ancienneté.
Une communauté agricole de plus d’un millier d’habitants ?
L’un des enseignements majeurs d’Oued Beht concerne la taille de la population qui aurait fréquenté le site. Selon Youssef Bokbot, directeur des recherches, l’agglomération néolithique aurait couvert entre 9 et 12 hectares et aurait pu réunir plus d’un millier d’habitants. Cette estimation modifie considérablement l’image d’une préhistoire nord-africaine peuplée uniquement de petits groupes dispersés.
La présence de nombreux espaces de stockage suggère également une organisation collective de la production agricole. Les habitants cultivaient et conservaient leurs récoltes, tandis que certains secteurs étaient consacrés à l’artisanat. Le site semble donc avoir fonctionné comme un centre de production et d’échanges, avec une économie suffisamment développée pour générer des surplus.
Le sel, une ressource qui change tout
La position géographique d’Oued Beht pourrait expliquer une partie de cette prospérité. Le site se trouve à proximité de plusieurs ressources particulièrement recherchées dans l’Antiquité et la préhistoire, notamment les minerais du Moyen Atlas et de la région d’Oulmès. Mais une autre ressource aurait joué un rôle déterminant : le sel.
À quelques kilomètres seulement du site se trouve une mine de sel gemme considérée comme exceptionnelle dans le contexte préhistorique nord-africain. Dans une société dépourvue des moyens modernes de conservation des aliments, le sel représentait une ressource stratégique. Son exploitation et son contrôle pouvaient donc conférer un avantage économique important à la communauté qui en disposait. Les habitants d’Oued Beht auraient ainsi bénéficié d’un environnement particulièrement favorable à leur développement.
Des échanges qui dépassaient largement le Maroc actuel
Les découvertes réalisées sur le site suggèrent que les habitants d’Oued Beht ne vivaient pas isolés. Des milliers d’objets témoignent d’une production dépassant vraisemblablement les seuls besoins de la communauté. Près de 9.000 haches polies ont notamment été découvertes. Leur nombre conduit les chercheurs à envisager une production destinée en partie aux échanges.
Les indices disponibles témoignent également de contacts avec les populations de la péninsule Ibérique. Des échanges auraient ainsi relié Oued Beht à des communautés installées de l’autre côté de la Méditerranée, jusqu’à l’actuelle Espagne. Le site apparaît alors comme un maillon d’un réseau commercial et culturel beaucoup plus vaste qu’on ne l’imaginait. Cette circulation concernait des matières premières, des objets, des techniques, mais probablement aussi des savoir-faire et des pratiques culturelles.
Quand la richesse devient une vulnérabilité
La prospérité ne garantit cependant pas la sécurité. Avec le développement de la métallurgie, les ressources minières deviennent progressivement un enjeu économique et stratégique. Le cuivre est exploité à partir du IIIe millénaire avant notre ère, avant l’apparition d’alliages permettant de produire du bronze. L’accès aux minerais n’étant pas identique pour toutes les communautés, leur possession peut devenir une source de compétition. C’est dans ce contexte que le paysage d’Oued Beht se transforme.
Vers 2.000 avant notre ère, selon l’interprétation avancée par l’équipe de recherche, une partie de la population se replie sur un espace plus facilement défendable. Le village ouvert du Néolithique laisse alors place à un espace fortifié.
Le premier grand système défensif connu au Maghreb hors vallée du Nil
C’est l’une des découvertes les plus spectaculaires du site. Les fouilles ont permis d’identifier un imposant système de défense préhistorique comprenant notamment un fossé et un rempart en terre. La structure aurait protégé un espace d’environ quatre hectares, naturellement défendu sur certains côtés par des falaises rocheuses.
Sur la partie la plus vulnérable du site, les habitants auraient construit un rempart en terre dont la hauteur est estimée à plusieurs mètres. Les 17 datations au radiocarbone réalisées dans le cadre des recherches situent cette fortification à l’âge du Bronze et en font, selon les chercheurs, le plus ancien système défensif préhistorique de grande ampleur identifié en Afrique en dehors de la vallée du Nil. Cette infrastructure constitue surtout un indice précieux sur l’organisation collective de la société.
Construire une fortification de cette dimension suppose de mobiliser une main-d’œuvre importante, de coordonner les travaux et de disposer de ressources suffisantes pour réaliser puis entretenir l’ouvrage.
Une transformation sociale encore à comprendre
L’apparition des fortifications pose donc une question plus profonde que celle de la seule défense militaire. Que s’est-il passé entre le village agricole ouvert du Néolithique et l’espace protégé de l’âge du Bronze ? Les chercheurs envisagent une évolution progressive des rapports sociaux et économiques, liée notamment au développement des échanges, à l’exploitation des ressources et à l’apparition de nouvelles formes de compétition.
Il reste toutefois une inconnue majeure : les habitants du Néolithique et ceux de l’âge du Bronze étaient-ils les descendants d’une même population ? Les données archéologiques montrent une continuité d’occupation particulièrement longue, mais elles ne suffisent pas à établir une filiation biologique. Des découvertes de sépultures et de futures analyses génétiques pourraient permettre de répondre à cette question.
Une nouvelle lecture de la préhistoire du Maghreb
L’importance d’Oued Beht ne réside donc pas uniquement dans l’ancienneté de ses remparts. Le site permet surtout de réexaminer le rôle joué par les populations nord-africaines dans les transformations de la Méditerranée occidentale. Agriculture, stockage, artisanat, métallurgie, exploitation du sel, échanges à longue distance et construction d’ouvrages collectifs : autant d’éléments qui témoignent d’une société capable d’organiser sa production et d’interagir avec des communautés éloignées.
Les recherches conduites à Oued Beht contribuent ainsi à déplacer le regard porté sur la préhistoire du Maghreb. Elles mettent en avant des populations locales comme des acteurs des dynamiques économiques et culturelles qui traversaient déjà la Méditerranée plusieurs millénaires avant notre ère.
Le défi commence maintenant
Pour les chercheurs, la découverte scientifique n’est qu’une première étape. Le site reste largement à explorer. D’autres campagnes pourraient permettre d’identifier de nouvelles zones d’habitation, des espaces artisanaux ou encore des occupations correspondant aux périodes intermédiaires. Mais une autre question se pose désormais : comment préserver et valoriser ce patrimoine ?
Youssef Bokbot plaide pour la création d’un parc archéologique et écologique à Oued Beht. L’objectif serait de protéger le site tout en permettant au public de comprendre son importance historique et scientifique. Après près de vingt ans de recherches, Oued Beht a déjà changé la perception d’une partie de la préhistoire nord-africaine.
Les fouilles montrent désormais qu’il y a plus de 3.000 ans, au cœur du Maroc actuel, des communautés agricoles avaient développé des formes d’organisation, de production et d’échange suffisamment complexes pour transformer durablement leur environnement. Et sous les couches de terre, d’autres fragments de cette histoire attendent encore d’être découverts.




