La nomination de Simbah Mutasa à la tête de la banque d’investissement de Bank of America sur l’ensemble du continent intervient au moment où les grandes opérations financières africaines retrouvent de l’élan. Après avoir dirigé l’Afrique du Sud, le banquier zimbabwéen devra désormais faire de la banque américaine un acteur plus visible au Nigeria, au Kenya, en Afrique de l’Ouest et sur les nouveaux marchés en pleine transformation.
Le signal est discret, mais il en dit long sur les ambitions de Bank of America. La banque américaine vient de confier à Simbah Mutasa la responsabilité de ses activités de banque d’investissement sur l’ensemble de l’Afrique. Jusqu’ici chargé du marché sud-africain, le banquier d’origine zimbabwéenne élargit considérablement son périmètre. Cette décision intervient alors que les marchés financiers africains connaissent un regain d’activité et que les investisseurs internationaux cherchent de nouvelles opportunités sur le continent. Pour Bank of America, le message est clair : l’Afrique ne doit plus être abordée uniquement à travers Johannesburg. La difficulté de la mission apparaît immédiatement. L’Afrique n’est pas un marché unique.
Entre le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Kenya, l’Éthiopie, les pays de l’UEMOA ou encore les économies d’Afrique centrale, les règles monétaires, les systèmes financiers et les cadres réglementaires diffèrent profondément. Le Nigeria évolue avec un naira flottant et un marché financier considérable. Les huit pays de l’Union monétaire ouest-africaine partagent le franc CFA, dont le cours est arrimé à l’euro. Le Kenya joue le rôle de plateforme financière de l’Afrique de l’Est. L’Éthiopie ouvre progressivement son système financier à de nouveaux acteurs et investisseurs. L’Afrique du Sud conserve, de son côté, le marché de capitaux le plus profond et le plus sophistiqué du continent. Pour un banquier d’affaires, cette diversité signifie une chose : une stratégie africaine ne peut pas être une simple extension d’une stratégie sud-africaine.
Pourquoi Bank of America élargit maintenant son dispositif
Le choix du moment n’est probablement pas anodin. L’Afrique subsaharienne a commencé 2026 avec un regain d’activité sur les marchés internationaux de capitaux. Près de 6 milliards de dollars ont été empruntés sur les marchés internationaux dans les premières semaines de l’année, soit le meilleur début d’année depuis 2013. Le Kenya a ouvert la marche avec une émission de 2,25 milliards de dollars, suivi notamment par la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Bénin et le Congo. Ce retour des émetteurs africains sur les marchés internationaux donne aux banques d’affaires un terrain de jeu particulièrement intéressant. Les besoins sont considérables : financement des infrastructures, transition énergétique, développement des réseaux numériques, industrialisation, refinancement de la dette et expansion des grandes entreprises africaines. À cela s’ajoute l’intérêt croissant pour les minerais critiques, alors que les puissances économiques cherchent à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. Le continent attire également les investisseurs par la croissance de ses marchés de consommation et l’expansion rapide des services financiers numériques.
Les dernières opérations auxquelles Bank of America a participé illustrent cette diversification. La banque est notamment intervenue comme agent de placement conjoint pour les 750 millions de dollars levés en privé par Dangote Fertilizer au Nigeria. Elle a également figuré parmi les conseils de l’opération portant sur la vente de participations dans East African Breweries au japonais Asahi. Ces deux transactions sont révélatrices. Elles concernent deux grandes économies africaines situées hors d’Afrique du Sud et montrent que les opportunités se déplacent progressivement vers plusieurs pôles du continent.
Un profil qui colle à la nouvelle stratégie
Le parcours de Simbah Mutasa correspond précisément à cette évolution. Après avoir commencé sa carrière chez Citi à Londres dans le secteur des télécommunications, des médias et des technologies, il a travaillé sur les opérations de fusions-acquisitions de Liberty Global. Il a ensuite rejoint Norfund, l’institution norvégienne de financement du développement, dont il a dirigé les activités en Afrique australe lors de l’ouverture de son bureau au Cap.
Ce passage par le financement du développement constitue un atout particulier. Les projets africains les plus importants reposent souvent sur un assemblage complexe de capitaux privés, de banques commerciales, d’institutions publiques de développement et de garanties. Un banquier qui comprend ces différents univers peut être mieux placé pour structurer des opérations dans lesquelles plusieurs catégories d’investisseurs doivent travailler ensemble. Pendant longtemps, l’activité des grandes banques internationales en Afrique a été largement associée aux émissions obligataires des États.
Le marché évolue.
Les opérations concernent désormais également les télécommunications, les infrastructures, l’énergie, les fintechs, l’agro-industrie, les mines et les biens de consommation. Cette diversification augmente mécaniquement le potentiel des activités de conseil. Une banque d’investissement peut accompagner un État qui cherche à lever des fonds, mais également une entreprise qui veut acquérir un concurrent, vendre une participation, entrer en Bourse ou financer son expansion. Plus l’économie africaine se complexifie, plus le marché potentiel des banques d’affaires s’élargit.
Bank of America arrive toutefois sur un terrain loin d’être vierge. Citigroup dispose depuis longtemps d’un dispositif consacré à l’Afrique et au Moyen-Orient et vient notamment d’être choisi par Airtel Africa pour accompagner l’introduction en Bourse de sa filiale de paiement mobile. Goldman Sachs et JPMorgan figurent régulièrement parmi les banques impliquées dans les émissions obligataires africaines. Sur les marchés francophones, Société Générale, BNP Paribas et Standard Chartered disposent également d’une présence historique. Et les banques africaines elles-mêmes contrôlent une partie importante du marché, particulièrement sur les opérations de taille moyenne. Standard Bank, Absa et Rand Merchant Bank disposent d’une connaissance locale et de réseaux auxquels une banque internationale nouvellement ambitieuse ne peut pas se substituer facilement. C’est probablement le principal défi de Simbah Mutasa.
La puissance financière de Bank of America constitue un avantage évident. Mais en Afrique, la réussite d’une opération dépend souvent de facteurs qui ne figurent pas dans les modèles financiers : relations institutionnelles, connaissance des régulateurs, compréhension des marchés locaux, réseaux d’entrepreneurs et capacité à identifier les bons partenaires. Une banque internationale peut disposer d’importants moyens financiers et technologiques. Elle doit néanmoins convaincre les entreprises africaines qu’elle comprend leurs réalités. La question n’est donc pas seulement de savoir si Bank of America peut financer l’Afrique. C’est de savoir si elle peut suffisamment bien comprendre ses différents marchés pour devenir l’un des banquiers de référence du continent. Un élément rend cette expansion particulièrement intéressant : la promotion de Simbah Mutasa ne s’accompagne pour l’instant d’aucune annonce concernant l’ouverture de nouveaux bureaux. Bank of America devra donc élargir son activité en s’appuyant sur son réseau existant et sur ses équipes régionales. Cette approche permet de limiter les coûts fixes et d’observer les marchés avant d’investir davantage. Mais elle comporte aussi un risque. Les concurrents disposent déjà d’équipes implantées localement depuis des années. Dans les métiers de conseil, la proximité avec les clients reste déterminante.
Trois secteurs alimenteraient cette nouvelle phase.
Le premier est celui des minerais critiques, devenus stratégiques pour les industries technologiques et la transition énergétique. Le deuxième est celui des infrastructures et des énergies renouvelables, alors que les besoins africains en électricité restent considérables. Le troisième est celui des services numériques et financiers, porté par les fintechs, les paiements mobiles et l’expansion des plateformes digitales. À ces secteurs s’ajoutent l’agriculture, les télécommunications, la logistique et les biens de consommation. Le continent offre donc une combinaison rare : des besoins d’investissement gigantesques et des marchés encore en phase de transformation rapide. La nomination de Simbah Mutasa peut finalement être interprétée comme davantage qu’une promotion individuelle.
Elle traduit la volonté de Bank of America de passer d’une présence principalement concentrée sur l’Afrique du Sud à une approche véritablement continentale.
Le défi sera considérable. Il faudra gagner des mandats face aux banques américaines et européennes déjà implantées, mais aussi face aux établissements africains qui disposent d’un avantage considérable en matière de connaissance locale. Mais le contexte est favorable. Si le retour des grandes opérations financières africaines se confirme, la bataille pour les mandats les plus importants ne fera que commencer. Pour Bank of America, Simbah Mutasa devra transformer cette nouvelle responsabilité en parts de marché. Pour l’Afrique, cette concurrence accrue entre banques internationales et institutions locales pourrait surtout signifier une chose : davantage de capitaux, davantage d’opérations structurantes et, potentiellement, un marché financier continental de plus en plus sophistiqué. La prochaine bataille de la finance africaine ne se jouera donc pas uniquement entre États et investisseurs. Elle se jouera aussi entre les banques qui veulent devenir les architectes financiers de la prochaine phase de croissance du continent.




