Tuesday, February 17, 2026
Google search engine
AccueilAccidentsPROMETAL ça chauffe : Quand les accidents de travail deviennent une tragique habitude

PROMETAL ça chauffe : Quand les accidents de travail deviennent une tragique habitude

Le 13 janvier 2026, vers 18h30, une nouvelle tragédie est venue endeuiller Prometal, l’entreprise métallurgique basée dans la zone industrielle de Douala-Bassa. Une déflagration causée par une surpression d’air dans le conduit de l’unité de traitement des fumées de l’usine Prometal 3 a coûté la vie à Franck Saah Tene et blessé deux autres ouvriers. Cette fois encore, la direction de l’entreprise a déployé sa communication habituelle : condoléances, assistance psychologique, promesse d’enquête. Mais ce nouveau drame pose une question qui ne peut plus être éludée : combien de vies faudra-t-il encore sacrifier avant que la sécurité des travailleurs ne devienne une priorité réelle et non un simple slogan ?

Parce que, ce décès n’est malheureusement pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une série noire qui transforme progressivement Prometal en symbole d’une gestion industrielle où le profit semble primer sur la vie humaine. Depuis plus d’une décennie, les accidents s’enchaînent dans cette entreprise qui se présente pourtant comme le fer de lance de l’industrie sidérurgique camerounaise et subsaharienne.

Une chronologie macabre

Remontons le fil de cette tragédie annoncée. En septembre 2021, le jeune Mbayi perd la vie dans des circonstances dramatiques. Victime d’une chute en hauteur sur un site nouvellement acquis par l’entreprise, cet ouvrier laisse derrière lui une famille en détresse et des collègues traumatisés. A l’époque, une controverse avait éclaté entre la direction et les employés sur les conditions exactes du décès. Des témoignages évoquaient même la confiscation des téléphones portables pour empêcher toute fuite d’images, une pratique qui en dit long sur la volonté de l’entreprise de contrôler l’information.

Le 2 janvier 2023, un violent incendie s’est déclaré vers 14h00 à Prometal 3, l’une des cinq usines de la société. Les flammes ont ravagé de vastes sections de l’entreprise, détruisant d’importants stocks de matières premières. Si l’entreprise s’est félicitée qu’aucune perte en vie humaine n’ait été enregistrée, cet accident aura révélé pourtant des failles graves dans les dispositifs de prévention des incendies. Comment une entreprise de cette envergure, qui génère plus de 10 milliards de FCFA de recettes fiscales annuelles, peut-elle subir un tel sinistre sans que des questions sérieuses ne soient posées sur ses normes de sécurité ?

Mais l’histoire tragique de Prometal remonte encore plus loin. En juin 2010, par exemple, une explosion de four de métal fondu a laissé quatre ouvriers avec des brûlures au troisième degré, marquant le début d’une longue série de manquements en matière de sécurité. Quinze ans plus tard, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets mortels.

Une direction sourde aux alertes

Comment expliquer qu’une entreprise capable d’investir 57 milliards de FCFA dans de nouvelles usines ultramodernes et de promettre 1 milliard pour la construction d’un centre de secours des sapeurs-pompiers soit incapable de garantir la sécurité de ses propres employés ? Cette contradiction révèle une stratégie cynique : on achète la paix sociale et l’image de marque en finançant des infrastructures publiques, tout en maintenant à l’intérieur des murs un climat de pression où la productivité l’emporte sur la vie humaine.

Les témoignages d’ouvriers qui parviennent à filtrer malgré la chape de plomb imposée par l’entreprise parlent de conditions de travail précaires, d’équipements vétustes poussés à bout, de cadences infernales et d’une culture d’entreprise où porter les équipements de protection individuelle semble être une option secondaire face au rendement. Dans une industrie aussi dangereuse que la métallurgie, où les fours atteignent des températures de plus de 1000°C et où la moindre défaillance peut être mortelle, ces négligences sont criminelles.

Chaque fois qu’un accident survient, le même scénario se répète. La direction publie une note aseptisée exprimant sa « profonde douleur » et sa « compassion ». Elle annonce des « diligences recommandées », une « assistance psychologique » et une information « des autorités pour les enquêtes d’usage ». Mais que deviennent ces enquêtes ? Aboutissent-elles à des sanctions ? Conduisent-elles à des changements réels dans les pratiques de l’entreprise ? Les silences qui suivent ces communiqués sont éloquents.

La note d’information du 14 janvier 2025 concernant le décès de Franck Saah Tene est un modèle du genre. On y apprend qu’une « surpression d’air » a engendré une « déflagration ». Mais pourquoi cette surpression s’est-elle produite ? Les équipements étaient-ils conformes aux normes ? Les procédures de maintenance étaient-elles respectées ? Les ouvriers avaient-ils été formés aux risques spécifiques de cette installation ? Toutes ces questions essentielles restent sans réponse dans une communication qui semble davantage préoccupée par la gestion de l’image que par la recherche de la vérité.

Une négligence systémique

La répétition de ces accidents ne peut plus être considérée comme une fatalité. Elle traduit une négligence systémique de la direction de Prometal, qui n’a manifestement pas su tirer les leçons des drames précédents. Quinze ans après la première explosion mortelle de 2010, les mêmes types d’accidents continuent de se produire : explosions de fours, défaillances dans les systèmes de traitement des fumées, incendies. Ce n’est plus de la malchance, c’est de l’incompétence ou, pire encore, de l’indifférence.

Dans le secteur de la métallurgie, les risques sont connus et documentés. Les explosions peuvent survenir lors du contact entre le métal en fusion et de l’eau, les surpressions dans les conduits de fumée sont des dangers identifiés, les fours électriques nécessitent une maintenance rigoureuse et des systèmes de sécurité redondants. Toutes ces connaissances existent, des normes internationales ont été établies, des formations sont disponibles. Le problème n’est donc pas technique, il est managérial et culturel.

Prometal se présente volontiers comme « le fer Made in Cameroon », comme le leader de la sidérurgie-métallurgie en Afrique centrale, comme une fierté nationale. L’entreprise a même eu l’honneur de recevoir le Premier ministre Joseph Dion Ngute pour l’inauguration de ses usines Prometal 4 et 5 en janvier 2024. A cette occasion, le chef du gouvernement avait salué l’entreprise comme « le prototype de l’entreprise privée pour laquelle les pouvoirs publics ne ménagent aucun effort ». Mais que vaut cette fierté si elle se construit sur des vies brisées ?

Un impératif de responsabilité

Les accidents de travail chez Prometal ne sont pas seulement un problème pour l’entreprise et ses employés. Ils constituent une question de santé publique, de respect du droit du travail et d’image du Cameroun en matière de sécurité industrielle. Comment le pays peut-il attirer des investissements étrangers et se positionner comme une destination fiable pour l’industrie si ses fleurons nationaux ne respectent pas les normes minimales de sécurité ?

L’Inspection du Travail, le ministère du Travail et de la Sécurité Sociale, le ministère de l’environnement, la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale : toutes ces institutions ont un rôle à jouer pour mettre fin à cette hécatombe. Il ne s’agit plus de visites de courtoisie ou d’enquêtes qui se perdent dans les méandres administratifs. Il faut des audits indépendants, des contrôles inopinés, des sanctions lourdes en cas de non-conformité et un suivi rigoureux de la mise en œuvre des recommandations.

Les syndicats et les représentants des travailleurs doivent également pouvoir jouer leur rôle sans crainte de représailles. Dans une entreprise où, selon certains témoignages, les téléphones peuvent être confisqués pour éviter la diffusion d’images compromettantes, il est légitime de s’interroger sur la liberté réelle dont disposent les employés pour dénoncer les situations dangereuses.

Combien de vies vaut le métal fondu ?

Cette question, aussi provocante soit-elle, mérite d’être posée. Chaque lingot de fer qui sort des usines de Prometal a-t-il un prix en vies humaines ? L’entreprise affiche une production annuelle de 300 000 tonnes de produits ferreux. Elle génère des recettes fiscales considérables qui sont passées de 500 millions à plus de 10 milliards de FCFA par an. Elle emploie des centaines de personnes et contribue indéniablement à l’économie nationale. Mais tout cela justifie-t-il que des ouvriers continuent de mourir dans des conditions qui auraient pu être évitées ?

Franck Saah Tene, Mbayi, et tous les autres dont les noms n’ont peut-être même pas été rendus publics, n’étaient pas de simples statistiques. C’étaient des pères, des fils, des frères, des soutiens de famille qui allaient travailler chaque matin en espérant rentrer le soir. Ils méritaient de pouvoir exercer leur métier dans des conditions qui garantissent leur intégrité physique. Ce n’est pas une faveur, c’est un droit fondamental.

La direction de Prometal doit comprendre que les notes de condoléances ne suffisent plus. L’assistance psychologique aux familles, aussi nécessaire soit-elle, ne ramènera pas les disparus. Ce qu’attendent les travailleurs, les familles et la société camerounaise, ce sont des actes concrets : un audit complet et indépendant de toutes les installations, une révision des procédures de sécurité, une formation systématique de tous les employés aux risques spécifiques de leurs postes, une maintenance préventive rigoureuse des équipements, et surtout un changement radical de culture d’entreprise.

Il est temps que l’inspection du travail et les autorités compétentes imposent un moratoire sur certaines opérations jusqu’à ce que toutes les mesures de sécurité nécessaires soient mises en place. Il est temps que les responsables de ces accidents répétés soient identifiés et sanctionnés. Il est temps que la vie des travailleurs camerounais cesse d’être le prix à payer pour la croissance d’une entreprise, aussi stratégique soit-elle pour l’économie nationale.

Le Cameroun mérite une industrie moderne et performante, mais pas au prix du sang de ses enfants. Prometal peut et doit faire mieux. La série noire doit s’arrêter. Maintenant.

RELATED ARTICLES

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -
Couverture du magazine Ça Presse N011, Août 2025

Most Popular

Recent Comments

error: Content is protected !!