Avec le Pan-African Fabric, l’artiste camerounaise Shiri Achu porte l’ambition peu commune de créer un textile capable de symboliser l’unité du continent africain au-delà des frontières, des langues et des héritages nationaux.
Peut-on raconter l’Afrique à travers un seul tissu ? La question peut sembler audacieuse sur un continent qui compte des milliers de peuples, de langues et de traditions. Pourtant, c’est précisément le défi que s’est lancé l’artiste camerounaise Shiri Achu à travers le Pan-African Fabric, une création textile qui ambitionne de devenir un symbole d’unité culturelle pour l’ensemble du continent.
Lancée en 2025, cette initiative réunit dans un même motif des éléments inspirés de plusieurs pays africains représentant les différentes régions du continent. Le Cameroun, le Maroc, l’Égypte, l’Ethiopie, le Kenya, le Nigeria, le Ghana, la République centrafricaine et l’Afrique du Sud figurent parmi les sources d’inspiration revendiquées par le projet.
A première vue, il pourrait s’agir d’une simple création artistique. Mais derrière les couleurs et les motifs se cache une réflexion beaucoup plus profonde sur la place de la culture dans la construction de l’Afrique contemporaine.
Selon les promoteurs du projet, le Pan-African Fabric est né d’une conviction simple. L’Afrique possède une richesse culturelle exceptionnelle, mais manque encore de symboles artistiques capables de parler simultanément à l’ensemble de ses peuples. C’est cette ambition qui a conduit Shiri Achu, artiste plasticienne installée aux États-Unis, à imaginer un tissu susceptible de devenir un langage commun entre les différentes cultures africaines.
Quand le textile devient un langage politique

Depuis des siècles, les tissus africains racontent des histoires. Le Kente au Ghana, le Bogolan au Mali, le Toghu au Cameroun, l’Adire au Nigeria ou encore le Shweshwe en Afrique du Sud sont bien plus que des vêtements. Ils portent une mémoire, une identité et parfois même une vision du monde.
Le Pan-African Fabric tente d’aller plus loin. Là où la plupart des tissus célèbrent une histoire nationale ou communautaire particulière, il cherche à exprimer une identité continentale.
Dans un contexte où les discours sur l’intégration africaine peinent souvent à dépasser les déclarations politiques, Shiri Achu propose une autre voie. Celle de la diplomatie culturelle. Une approche qui consiste à rapprocher les peuples par les symboles, l’art et la création plutôt que par les seules institutions.
L’idée n’est pas anodine. L’histoire montre que les nations se construisent aussi autour d’objets, de symboles et d’imaginaires communs. Drapeaux, hymnes, monuments ou œuvres artistiques participent tous à la fabrication d’un sentiment d’appartenance. Le Pan-African Fabric s’inscrit dans cette logique.
Le projet dépasse d’ailleurs largement le cadre du textile. Des poètes, des artistes et des créateurs se sont progressivement approprié cette œuvre pour produire des textes, des créations et des interprétations inspirées du tissu. Selon les organisateurs, le Pan-African Fabric n’est pas seulement un tissu que l’on porte. Il est aussi un support de création destiné à valoriser l’Afrique à travers différentes formes d’expression artistique.
Le Cameroun au cœur du projet
L’une des particularités de cette initiative est la place importante qu’y occupe le Cameroun. Après le lancement du Pan-African Fabric en 2025, un concours de création a été organisé au Cameroun afin de permettre à des stylistes locaux d’interpréter le tissu panafricain à travers leurs propres créations. À l’issue de cette compétition, dont les résultats ont été dévoilés cette année, trois maisons de mode ont été distinguées. Muks’ Couture a remporté la première place devant Kolo Designz et Eboh Design, devenant ainsi le principal ambassadeur camerounais du projet dans sa phase internationale.
A travers cette démarche, les promoteurs du projet entendent faire rayonner la créativité camerounaise bien au-delà des frontières nationales. Le modérateur de la cérémonie de présentation a d’ailleurs rappelé que l’objectif n’était pas seulement de promouvoir un tissu, mais également de faire connaître le talent des créateurs camerounais sur la scène internationale.
Cette ambition se traduit aujourd’hui par une véritable tournée africaine. Après une première étape au Cameroun, le Pan-African Fabric poursuit sa tournée continentale en Éthiopie, où trois créatrices ont été sélectionnées pour réinterpréter ce tissu panafricain. Il s’agit de Yyasmina Star, Methiet Natanli, qui participent à une compétition organisée à Addis-Abeba en partenariat avec le Next Fashion Design College. À travers leurs créations, ces stylistes sont appelées à apporter leur propre lecture du projet et à enrichir cette œuvre collective qui ambitionne de faire dialoguer les cultures africaines à travers la mode.
Cette démarche illustre la philosophie même du projet. Il ne s’agit pas de faire voyager un tissu à travers l’Afrique, mais de faire dialoguer les créateurs africains entre eux afin que chaque pays apporte sa sensibilité, son imaginaire et sa vision du continent.
Une ambition mondiale pour une vision africaine
Cette dimension internationale devrait connaître un moment fort entre septembre et novembre 2026 avec la présentation annoncée du projet au Smithsonian National Museum of African Art à Washington, l’une des institutions les plus prestigieuses consacrées à l’art africain dans le monde.
Pour les promoteurs de l’initiative, cette visibilité constitue une occasion de faire rayonner non seulement une création artistique, mais également une certaine vision de l’Afrique.
Une Afrique capable de parler d’une seule voix sans renoncer à sa diversité.
Une Afrique qui ne cherche pas à effacer ses identités locales, mais à les faire dialoguer.
Une Afrique qui utilise sa créativité comme instrument de rapprochement entre les peuples.
Reste désormais à savoir si ce tissu parviendra à s’imposer durablement dans l’imaginaire collectif africain. Une chose est certaine. Au-delà de la mode, le Pan-African Fabric pose une question essentielle à l’heure où le continent cherche à renforcer son intégration.
L’Afrique peut-elle se construire aussi à travers ses symboles culturels ? Shiri Achu semble convaincue que la réponse est oui.





