Le départ définitif des soldats français du Sénégal ne marque pas seulement la fin d’une présence installée depuis les indépendances. Il révèle surtout l’accélération d’un mouvement de rupture entre Paris et plusieurs capitales africaines. Pour l’ancien ambassadeur Nicolas Normand, la France avait commencé à réduire son dispositif, mais elle a été « prise de vitesse » par la contestation de son modèle de présence.
Le symbole est fort. Le 17 juillet, la France a officiellement restitué le camp Geille aux autorités sénégalaises, mettant fin à sa présence militaire permanente au Sénégal. Installée dans le pays depuis 1960, l’armée française quitte ainsi l’une de ses dernières grandes implantations permanentes en Afrique de l’Ouest. Pour autant, ce départ ne constitue pas, à lui seul, un bouleversement stratégique. La France avait déjà engagé une réduction progressive de son dispositif militaire sur le continent. Mais le calendrier et les conditions de ces retraits racontent une histoire différente : Paris voulait transformer sa présence en Afrique, mais plusieurs États ont accéléré le processus en demandant le départ des forces françaises.
C’est cette différence que souligne Nicolas Normand, ancien ambassadeur de France au Sénégal. Selon lui, la France n’a pas nécessairement subi une défaite stratégique, mais elle a été « clairement prise de vitesse »
Entre rupture politique et retrait forcé
Pendant plusieurs décennies, les bases françaises ont constitué un élément central de la relation entre Paris et ses anciennes colonies africaines. Leur rôle a cependant progressivement évolué. Elles ne servaient plus principalement à garantir la sécurité des dirigeants africains, comme cela pouvait être le cas dans les premières décennies des indépendances. Elles pouvaient aussi servir à soutenir des opérations militaires, à former les armées partenaires ou encore à faciliter l’évacuation de ressortissants français en cas de crise. Mais les progrès des moyens de transport militaires ont réduit la nécessité de maintenir en permanence d’importants contingents sur place. Nicolas Normand rappelle ainsi qu’au Sénégal, les effectifs français étaient passés de plus de 1 000 soldats à environ 350 avant le retrait définitif.
La logique française était donc déjà celle d’une réduction de son empreinte militaire. Le problème est que cette transformation s’est produite dans un environnement politique devenu beaucoup moins favorable à Paris.
L′inefficacité au Sahel a accéléré la rupture
Le tournant le plus spectaculaire s’est produit dans le Sahel. Depuis 2022, la France a progressivement quitté plusieurs pays où elle disposait de bases permanentes : Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad, avant les évolutions intervenues au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon. Au Mali, la rupture a été particulièrement brutale. L’opération française avait débuté en janvier 2013, dans le cadre de l’intervention destinée à stopper l’avancée des groupes jihadistes. Elle s’est ensuite transformée en opération Barkhane, qui a concerné une grande partie du Sahel. Mais près de dix ans plus tard, les forces françaises quittaient le Mali dans un climat de confrontation politique avec les autorités militaires arrivées au pouvoir.
Pour Nicolas Normand, cette longévité a fini par devenir un handicap. « La France est restée trop longtemps », estime-t-il, soulignant également l’absence de résultats suffisamment visibles dans la lutte contre les groupes jihadistes. La présence militaire française a ainsi fini par être associée à une situation sécuritaire qui continuait de se dégrader.
Le cas malien, révélateur des erreurs françaises
L’ancien ambassadeur identifie plusieurs erreurs qui auraient contribué à détériorer la relation avec Bamako. Il évoque notamment le choix de s’appuyer sur des groupes séparatistes dans certaines opérations contre les jihadistes. Une stratégie qui aurait été perçue comme une remise en cause de l’autorité des dirigeants maliens.
Il pointe également un problème de gouvernance militaire. Le fait qu’une opération soit dirigée par un officier français pouvait donner le sentiment aux autorités maliennes de ne plus contrôler totalement leur propre stratégie sécuritaire. Cette perception était d’autant plus sensible que les missions internationales sont généralement placées sous une autorité civile, permettant une articulation différente avec le pouvoir politique local.
Au fil des années, la présence française a donc cessé d’être perçue uniquement comme une contribution à la lutte contre le terrorisme. Elle est devenue un enjeu de souveraineté au regard de l′absence des résultats probants dans la lutte contre les djihadistes.
Le passé colonial toujours omniprésent
Pour comprendre la contestation de la présence française, les seules questions militaires ne suffisent pas. La France souffre également du poids de son histoire sur le continent. Le franc CFA, les relations politiques privilégiées avec certains dirigeants et les implantations militaires ont nourri, au fil des décennies, les critiques contre ce qui est communément désigné sous le terme de « Françafrique ».
Pour une partie croissante des opinions publiques africaines, ces mécanismes sont devenus les symboles d’une relation jugée déséquilibrée entre anciennes colonies et ancienne puissance coloniale. Les déclarations publiques des responsables français ont parfois accentué cette perception.
Nicolas Normand cite notamment les prises de position de François Hollande sur la tenue des élections au Mali. Dans un contexte postcolonial, certaines injonctions venues de Paris pouvaient être interprétées non comme des prises de position diplomatiques ordinaires, mais comme une volonté de donner des instructions à un État souverain. Le problème n’était donc plus seulement ce que faisait l’armée française, mais la manière dont sa présence était perçue.
Les difficultés économiques au cœur de la contestation
La montée de l’hostilité envers la France intervient également dans un contexte social particulièrement difficile. Dans plusieurs pays du Sahel, une partie importante de la population fait face au chômage, au manque de perspectives économiques et à une dégradation de la situation sécuritaire. Dans ce contexte, la présence d’une puissance étrangère peut facilement devenir un symbole de l’échec des politiques publiques.
La France s’est alors retrouvée dans une position particulièrement exposée. Pour Nicolas Normand, elle est devenue « un bouc émissaire idéal ». Cette situation présente un paradoxe : plus la France était visible sur le plan militaire et diplomatique, plus elle pouvait être tenue responsable de problèmes dont les causes étaient pourtant beaucoup plus complexes.
La Russie, véritable opportuniste
Le recul français intervient enfin dans un environnement géopolitique transformé. La Russie a développé son influence dans plusieurs pays africains, notamment en exploitant le rejet de certaines puissances occidentales.
Nicolas Normand évoque ainsi la montée de la propagande russe et l’utilisation du sentiment antifrançais dans le contexte de la guerre en Ukraine. Le départ des forces françaises ne signifie toutefois pas automatiquement la disparition de toute influence occidentale ou européenne.
Il marque plutôt la fin d’un modèle particulier : celui d’une présence militaire française permanente reposant sur un réseau de bases héritées pour partie de la période post-indépendance.
La France, être présente autrement
Le retrait du Sénégal oblige donc Paris à repenser son rapport militaire avec l’Afrique. La question n’est plus seulement de savoir où installer des bases, mais comment maintenir une capacité de coopération avec les armées africaines sans donner le sentiment d’une présence de tutelle.
La formation, les exercices conjoints, le renseignement, la coopération technique ou encore les interventions ponctuelles peuvent progressivement prendre le relais d’un dispositif permanent. Le changement est considérable.
Pendant des décennies, la présence militaire française reposait sur la proximité physique : des bases, des soldats et des moyens prépositionnés dans plusieurs capitales africaines. Demain, elle pourrait davantage reposer sur des partenariats à la carte et des capacités projetables depuis l’extérieur du continent.
Dakar, symbole d’une nouvelle relation franco-africaine
Le départ du Sénégal apparaît ainsi comme bien plus qu’une cérémonie militaire. Il clôt un chapitre ouvert au moment des indépendances et accéléré par les crises sécuritaires et politiques du Sahel.
La France avait commencé à réduire sa présence depuis plusieurs années. Mais, comme le résume Nicolas Normand, elle n’a pas entièrement maîtrisé le calendrier de cette transformation. Paris voulait réduire son empreinte. Plusieurs capitales africaines ont voulu accélérer son départ.
C’est cette différence qui explique en grande partie le sentiment de déclassement associé aujourd’hui au recul militaire français en Afrique. Le véritable enjeu pour la France sera désormais de reconstruire une relation dans laquelle sa présence ne sera plus automatiquement associée à une logique de tutelle ou d’influence héritée du passé. Car si les bases françaises ferment les unes après les autres, la bataille pour l’influence, elle, ne disparaît pas. Elle change simplement de terrain.




