Au cœur des plaines du Nord, la filière coton vit une mutation profonde. Plutôt que de se limiter au récit des pertes, ce nouveau regard met en lumière les dynamiques de résilience paysanne, les réponses techniques émergentes et les enjeux de gouvernance locale qui façonneront l’avenir du coton au Cameroun. Entre inondations saisonnières, ravageurs et tensions financières, c’est l’organisation collective et l’adaptation des pratiques culturales qui détermineront si la culture du coton renait ou s’effrite.
Le coton, culture vivrière et cash-crop historique du Nord-Cameroun, traverse une phase critique. Depuis 2023, les exploitants, coopératives et acteurs publics doivent composer simultanément avec des événements climatiques extrêmes et la résurgence d’un ravageur dévastateur : la jasside. Si le diagnostic chiffré fait état de pertes importantes, l’enjeu principal aujourd’hui est d’inventer des réponses locales et durables pour maintenir l’outil de production et les revenus des familles rurales.
Des champs sous l’eau, des champs sous pression
Les fortes pluies d’août-septembre ont transformé des bassins de production en zones inondées. Ces épisodes, liés au dérèglement climatique, provoquent des pertes directes de récoltes mais aussi des effets en cascade : érosion des sols, difficultés de semis et de fertilisation, et altération des calendriers agricoles. Parallèlement, la jasside — insecte suceur de sève — attaque les plants, réduisant vigoureusement les rendements.
Impact quantitatif et conséquences sociales
Entre 2023 et 2025, la surface cultivée est tombée de 234 000 à 197 000 hectares. En 2024, la Sodecoton a signalé 11 000 hectares détruits et 17 000 hectares partiellement affectés par la jasside. Le rendement moyen a chuté de 1 600 à 1 300 kg/ha, entraînant une perte de revenus estimée à plus de 10 milliards FCFA par an. Ces chiffres masquent toutefois des réalités humaines : agriculteurs endettés, dossiers de crédits en souffrance (arriérés autour de 2 milliards FCFA) et abandon progressif de la culture par certaines familles faute de moyens.
Les limites des réponses traditionnelles
La lutte chimique contre la jasside est coûteuse et difficilement accessible pour les petits producteurs. Les mesures de secours ponctuelles peinent aussi à traiter la variabilité climatique qui fragilise les bassins de production. Sans stratégies adaptées, les recettes espérées par les plans de relance risquent de rester théoriques.
Vers une approche intégrée et locale
Pour inverser la tendance, plusieurs leviers s’imposent :
- Diversification des pratiques culturales : rotations, cultures de couverture et aménagements hydrauliques pour réduire l’impact des crues et améliorer la structure des sols.
- Lutte intégrée contre la jasside : surveillance accrue, recours aux variétés plus résistantes, promotion d’auxiliaires (prédateurs naturels) et accompagnement technique à moindre coût pour limiter la dépendance aux intrants chimiques.
- Renforcement des capacités et des coopératives : organisation collective pour acheter des intrants en commun, mutualiser les moyens de lutte et garantir un accès négocié au marché.
- Instruments financiers adaptés : crédits indexés sur les risques climatiques, micro-assurances agricoles et mécanismes de report ou d’allègement des dettes en période de choc pour éviter les abandons.
- Gouvernance locale et infrastructures : investissement ciblé dans les systèmes de drainage, barrages de petite taille et pistes pour maintenir l’accès aux marchés en saison des pluies.
Objectifs nationaux et réalisme opérationnel
La Sodecoton affiche des ambitions : 440 000 tonnes en 2026 et 600 000 tonnes en 2029-2030, conformément à la SND30. Ces objectifs exigent toutefois la combinaison de politiques publiques robustes (recherche variétale, subventions ciblées, assurances) et d’un maillage local efficace pour sécuriser les bassins producteurs.
Scènes de terrain : initiatives à suivre
Déjà, des expériences pilotes montrent la voie : associations villageoises qui organisent des tours de veille phytosanitaire, projets d’irrigation locale améliorant la résilience face aux épisodes pluvieux, ou programmes de formation sur la fertilisation durable et la gestion intégrée des ravageurs. Ces initiatives, souvent portées par des ONG, des structures étatiques et des acteurs privés, constituent des briques concrètes pour stabiliser la filière.
Du sauvetage à la transformation
Au-delà des pertes chiffrées, la vraie question est celle de la transformation structurelle de la filière coton camerounaise. L’urgence est de dépasser les mesures palliatives pour déployer une stratégie de résilience qui articule sciences agronomiques, financement innovant, et gouvernance locale. Si ces conditions sont réunies, le coton peut non seulement retrouver des niveaux de production élevés, mais aussi offrir des revenus plus stables et durables aux ménages ruraux.




